Ces cinq jeunes gens euro-américains jouent avec les clichés pour mieux nous entraîner dans un monde parallèle où le passé et le présent pactisent et ou le déjà vu et l’inédit s’allient.
Portrait
Moriarty
Bien sûr, la route défile sous les roues de la voiture de location. À l’arrière de la cabine, Stéphane crayonne quelques idées pour un futur clip, Rosemary avale une gorgée de tisane du chanteur, décoction de plantes réunies pour nettoyer les cordes vocales. Sur son épaule, Charlie vient de s'assoupir. À l'avant, tout en conduisant, Arthur insère dans le lecteur un cd de jeunes chanteurs du Burkina Faso qu'il a enregistrés avec Thomas lors d'un voyage en Afrique en 2001. Sur la RN10, ils se sentent chez eux ; Moriarty n'est pas un groupe américain comme les autres.
L’Amérique est inscrite dans leurs gènes, transmis par l’un ou l’autre de leurs parents, parfois les deux, ou par simple amitié. Ils sont enfant de communistes ayant fuit leur pays ou de musicien voyageur tombé amoureux d’une jolie parisienne, fils d’émigré américano-vietnamien ou français transformé en bluesman lors d’un transit dans la banlieue de Detroit, au cœur d’un de ces fameux croisements où la destinée bascule. Les membres de ce clan ludique aiment jouer au poker avec les cartes de la réalité et de la fiction en revendiquant Moriarty pour nom de famille. Comme Dean, le fantasque ami du narrateur de Sur la route, ou James, le terrifiant ennemi inventé par Conan Doyle pour Sherlock Holmes, dont Jack Kerouac s’est inspiré au moment de baptiser son héros routard. Moriarty, c’est aussi un village du Nouveau Mexique traversé par la légendaire route 66 et un nom irlandais qui désigne l’homme venu de la mer. Leur Amérique est un rêve éveillé, une quête à cheval sur les mythologies du grand Ouest, mais aussi sur celles d’Europe ou d’Afrique.
À quelques miles en arrière, une camionnette nous suit. À l’intérieur, Thomas, l’harmoniciste, et Nicolas, le manager, convoient les instruments et le bric à brac improbable qui leur sert de décor. Sur scène, ils ne se contentent pas de jouer. Ils réveillent les fantômes des musiciens de blues et de folk enregistrés naguère par l’ethnomusicologue Alan Lomax. Ils jouent sur une guitare ayant appartenu à un amant de Joan Baez et un dobro caressé par Ali Farka Touré. Ils utilisent une valise de cuir fatigué en guise de grosse caisse, une planche à laver, une contrebasse, une batterie d’harmonicas, un xylophone jouet ou encore une machine à écrire Olivetti Lettera22 des années 70. Il y a aussi Gilbert, la mascotte à tête de biche empaillée que Rosemary berce pendant la chanson "Jimmy" dans laquelle il est dit que "toutes les routes mènent à errer avec les bisons". Leur poésie revendique les désenchantements de John Fante et les comptines de l’absurde de Lewis Carroll, copie-colle les faits divers et les concepts surréalistes.
Arrivés à Vendôme, ils déchargent leur inventaire à la Prévert sur une scène dressée dans la cour du cloître de la Trinité, à l’ombre des gargouilles de l’abbaye. Pendant que les garçons installent les instruments, Rosemary part acheter les perles avec lesquelles elle confectionnera le collier qu’elle cassera à la fin de "Private Lily", cette chanson qui décrit une jeune fille de 19 ans s’engageant dans l’armée par ennui. Leur jeu de scène est sobre mais ponctué de détails cocasses. Pour le mettre au point, ils ont bénéficié des conseils de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, qu’ils ont rencontrés après avoir créé la musique d’un film de leur fille Louise. Moriarty répète dans le local des deux metteurs en scène entre une collection d’animaux empaillés et les souvenirs de l’oncle, le grand Jacques Tati. Ensemble, ils travaillent actuellement sur une création lumière et sur un projet secret de film d’animation. Ce parrainage a fini d’ôter leur complexe du décalage. Aujourd’hui, ils sont aussi à leur aise à chanter sous les pierres chargées de l’histoire de France qu’ils devraient l’être cet automne dans les petits clubs américains qui vont les accueillir. Exilés de naissance, leur vrai pays est situé dans l’imaginaire qu’ils partagent, les accents romantiques de leur folk blues rêveur signalent l’éloignement d’une terre qu’ils savent ne pas exister ailleurs que lors de leurs concerts ou au centre de leur indispensable premier album.
Ils ont réussi l'exploit esthétique de faire entrer toute une plaine à bisous et les grands espaces du sud des états-unis dans l'univers confiné et baroque d'un cabaret berlinois. Et, à défaut de mettre tout Paris en bouteille, ils sont très sérieusement en train de mettre le public français dans leur poche, car ce sont des prestidigitateurs.
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